Dans un contexte marqué à la fois par les pénuries de main-d’oeuvre, les réformes de l’insertion socioprofessionnelle et les tensions autour du marché du travail wallon, AKT, l’organisation qui représente les employeurs privés marchands, plaide pour une approche plus pragmatique et plus collaborative des politiques d’emploi. Pour Frédéric Panier, administrateur délégué d’AKT, les entreprises ont un rôle à jouer dans l’insertion des publics éloignés de l’emploi, mais elles ne peuvent pas assumer seules cette mission. Dans cette perspective, les CISP occupent, selon lui, une place importante dans l’écosystème wallon de l’insertion.

Le paradoxe du marché du travail wallon

AKT représente aujourd’hui environ 80 000 entreprises wallonnes, de la PME à la grande entreprise, dans l’ensemble des secteurs marchands privés, soit deux tiers des emplois. Parmi les principaux enjeux identifiés par la fédération figurent les difficultés de recrutement, la formation, les pénuries de main-d’oeuvre et l’adéquation entre compétences disponibles et besoins des entreprises.

Pour Frédéric Panier, la situation wallonne reste marquée par un paradoxe important : malgré un taux d’emploi relativement faible et un chômage élevé, de nombreuses entreprises peinent toujours à recruter.

“Si vous avez un minimum de qualification technique, les bons savoir-être et une solution de mobilité, trouver un emploi n’est plus si difficile dans beaucoup de régions. Le problème, c’est qu’on fait face à un nombre important de personnes en Wallonie qui, malheureusement, ne remplissent pas ces conditions. Je n’arrive pas à m’expliquer autrement le paradoxe des postes vacants et du taux d’emploi qui reste aussi bas.”

Selon lui, les difficultés rencontrées par les entreprises ne concernent pas uniquement les qualifications techniques. Les attentes des employeurs portent de plus en plus sur les compétences de base, les capacités relationnelles ou encore l’autonomie.

Il observe également une évolution des attentes autour de la capacité à apprendre, à travailler en équipe ou à évoluer dans des environnements de travail de plus en plus numérisés.

“Vous avez des secteurs, qui ne vont pas ou très peu engager de profils tels que ceux qu’on peut retrouver dans un centre d’insertion. Mais aujourd’hui, beaucoup d’entreprises nous disent : “On est tellement en pénurie qu’on est prêt à engager des personnes et à les former nous-mêmes.” Mais cela suppose malgré tout un socle minimal de préparation.”

Pour autant, Frédéric Panier insiste sur le fait que l’augmentation des exigences de qualification ne signifie pas la disparition des emplois accessibles aux publics peu qualifiés. Il rappelle notamment que plusieurs secteurs continuent à rencontrer des difficultés importantes de recrutement sur des fonctions relativement accessibles.

 

Un regard nuancé sur les publics éloignés de l’emploi

Interrogé sur la perception des publics éloignés de l’emploi par les entreprises, Frédéric Panier reconnaît que les employeurs restent souvent prudents face à des profils marqués par de longues périodes de chômage ou des parcours de vie complexes.

“De prime abord, les entreprises ne sautent pas au plafond pour engager des publics éloignés de l’emploi. Parce qu’il s’agit souvent de personnes qui demandent un travail important pour pouvoir être intégrées dans l’entreprise, avec un risque d’échec plus élevé au départ.”

Il estime néanmoins que les pénuries de main-d’oeuvre ont progressivement poussé certaines entreprises à élargir leurs critères de recrutement. De plus en plus d’entreprises se disent qu’elles doivent faire leur part du travail. Mais cette ouverture reste conditionnée à plusieurs facteurs : un accompagnement adapté, une préparation préalable suffisante, des dispositifs permettant de sécuriser l’intégration des travailleurs et une compensation pour la perte de productivité.

“On ne peut pas attendre des entreprises qu’elles remplissent seules une mission de service public. Quand une personne est très éloignée de l’emploi, il faut un travail de préparation, d’accompagnement et parfois de formation qui doit être réalisé en amont et pendant l’intégration.”

Pour AKT, les aides à l’embauche et les dispositifs de soutien jouent donc un rôle important. Frédéric Panier évoque notamment le dispositif Job +, soutenu par la fédération patronale.

Il reconnaît cependant que les dispositifs actuels risquent de ne pas suffire pour les personnes les plus fragilisées ou éloignées du marché du travail depuis plusieurs années.

“Quand on parle de personnes éloignées de l’emploi depuis cinq, huit ou dix ans, il faut être réaliste sur les difficultés d’intégration et sur les moyens nécessaires.”

Dans cette logique, AKT plaide également pour un renforcement des moyens consacrés aux aides à l’emploi.

“Nous sommes convaincus que la Wallonie aurait tout à gagner à mettre plus dans cette enveloppe. Quand on regarde les montants consacrés aux aides à l’emploi pour une région confrontée à un chômage de longue durée aussi important, qui représentent 1 à 2% du budget, cela reste relativement limité.”

Le rôle des cisp : essentiel… mais des pratiques à peut-être faire évoluer

Concernant les CISP, Frédéric Panier insiste d’abord sur leur nécessité dans le contexte wallon actuel.

“Pour nous, les CISP ont un rôle essentiel. Le fait d’avoir un secteur de l’insertion professionnelle dans une région qui a un taux de chômage de longue durée aussi élevé est essentiel.”

Il précise cependant que cette reconnaissance concerne surtout la fonction sociétale remplie par les CISP auprès des publics fragilisés. Selon lui, les entreprises connaissent encore relativement peu le secteur, sauf lorsqu’elles collaborent déjà directement avec certains centres. Mais il estime surtout que les employeurs ont besoin de dispositifs simples et lisibles, notamment dans le cadre des futurs Points de Contact Uniques.

“Une entreprise ne veut pas devoir comprendre seule tout l’écosystème institutionnel de l’insertion. Ce qu’elle demande, c’est un interlocuteur fiable et des parcours efficaces.”

Frédéric Panier évoque également certaines critiques ou perceptions à l’égard du secteur. Il prend toutefois soin de préciser qu’il s’agit davantage de ressentis ou d’interrogations. Parmi celles-ci, il évoque l’impression selon laquelle certains acteurs de l’insertion ne placeraient pas toujours suffisamment la question du retour progressif vers l’emploi au centre des parcours ou apparaîtraient parfois prudents face aux réformes et aux changements.

“On a parfois l’impression, quand on parle à certains opérateurs, que le retour progressif vers l’emploi n’est pas suffisamment central. Mais cela ne remet pas en cause le fait qu’il y ait énormément de CISP qui font un travail remarquable.”

 

Accélérer les parcours… sans nier la réalité des publics

Interrogé sur les réformes visant à accélérer le retour à l’emploi, Frédéric Panier explique qu’il pense que certains parcours ont parfois été trop longs par le passé et qu’il existe probablement une marge de progression pour rendre plus efficaces les parcours vers le retour à l’emploi. Mais il considère également qu’une logique de retour rapide ne peut pas s’appliquer uniformément à tous les publics.

“Il faut trouver un équilibre. Dans certains cas, un retour plus rapide vers l’emploi fonctionne. Mais il existe aussi des personnes pour lesquelles imaginer un retour direct à l’emploi est tout simplement irréaliste.”

Il cite notamment les secteurs où les exigences de sécurité, d’autonomie ou de stabilité rendent indispensable une préparation préalable.

Pour lui, l’enjeu est donc moins de raccourcir systématiquement les parcours que de mieux articuler accompagnement, formation et emploi. Le retour vers l’emploi doit être progressif et accompagné.

“On récupère parfois des personnes après des années de décrochage et de déstructuration personnelle. Il faudrait pouvoir intervenir beaucoup plus tôt, dès qu’un jeune décroche de l’école.”

Des collaborations à renforcer

Pour Frédéric Panier, les relations entre entreprises et acteurs de l’insertion doivent nécessairement se renforcer. Il plaide pour des collaborations plus structurées entre CISP, entreprises et secteurs professionnels, construites autour des réalités locales, sectorielles et des besoins des territoires.

“Le monde idéal, ce serait que chaque CISP puisse développer autour de lui un véritable écosystème d’employeurs partenaires, avec des parcours construits ensemble et adaptés aux réalités locales.”

Il insiste également sur la nécessité d’expérimenter davantage de dispositifs, de mieux les évaluer et de développer à plus grande échelle ceux qui fonctionnent réellement.

“Il ne faut pas regarder des taux d’insertion bruts sans tenir compte du parcours des personnes. Pour certains publics très éloignés de l’emploi, des résultats qui peuvent sembler modestes sont peut-être déjà extrêmement positifs.”

Selon lui, de meilleures données et une meilleure évaluation permettrait à la fois d’ajuster les politiques publiques et de mieux objectiver le travail réalisé par les opérateurs de l’insertion.

Au-delà des réformes en cours, Frédéric Panier appelle surtout à renforcer le dialogue entre les différents acteurs de l’emploi et du monde économique.

“Les entreprises diront parfois que c’est la faute des opérateurs, les opérateurs diront que c’est la faute des entreprises qui ne veulent pas engager… et on n’avancera pas.”

Dans une région confrontée à un chômage de longue durée important, il estime que les défis de l’insertion professionnelle ne pourront être relevés qu’à travers des responsabilités partagées entre entreprises, opérateurs d’insertion et pouvoirs publics.
Dans cette optique, nous dit Frédéric Panier, AKT a aussi une mission de changement culturel : “On est convaincus qu’on a tous à gagner avec une Wallonie plus entreprenante, avec une conception inclusive de l’entrepreneuriat.”

CHRISTELLE BARBONI,
ET HUGO ROEGIERS,
Respectivement Permanente à la Fédération AID et
Responsable analyse et plaidoyer
à l’Interfédé

[Cet article provient de l’essor n°113]

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