Et si l’on prenait un peu de recul ? C’est le point de départ qui a amené le comité de rédaction de ce numéro de l’essor à proposer un dossier où, cette fois, ce n’est pas le secteur qui parle de lui-même, mais bien toute une série de partenaires qui connaissent les CISP de près ou de plus loin. Nous avons donc donné la parole à des employeurs, d’horizons et de secteurs assez divers, mais également à des partenaires de la formation et du secteur social. À l’heure où des réformes d’ampleur vont bousculer les CISP et plus largement le domaine de l’insertion socioprofessionnelle, nous avons cherché à savoir quels regards ces différents acteurs posent sur les CISP, leurs publics et plus largement sur les parcours d’insertion socioprofessionnelle.

À travers les différents témoignages réunis dans ce dossier, une première réalité s’impose rapidement : les questions d’insertion ne peuvent pas être réduites à une simple question de motivation individuelle ou de mise à l’emploi rapide. Les acteurs interrogés, qu’ils soient employeurs ou responsables de services sociaux, décrivent des publics qui ont subi des ruptures multiples : précarité économique, problèmes de santé, isolement social, faible niveau de qualification, perte de confiance, difficultés administratives ou encore éloignement prolongé du monde du travail.
Ces réalités interrogent directement certaines représentations très présentes dans le débat public. Car si les réformes récentes reposent largement sur l’idée qu’il suffirait d’“activer” davantage les personnes pour accélérer leur retour à l’emploi, le dialogue avec nos interlocuteurs révèle une réalité bien plus complexe. Pour beaucoup, l’enjeu premier n’est pas simplement de trouver un emploi, mais déjà de retrouver un cadre, un rythme, une stabilité, parfois même une capacité à se projeter à nouveau dans l’avenir.
C’est, une nouvelle fois, l’un des constats majeurs de ce dossier : l’insertion durable demande du temps. Et ce temps apparaît de plus en plus en tension avec des politiques publiques qui privilégient des résultats rapides et mesurables. Plusieurs interlocuteurs décrivent ainsi des parcours d’insertion qui s’allongent, des situations sociales qui se dégradent et des besoins d’accompagnement plus importants. Derrière les statistiques de l’emploi et les objectifs de taux d’activité se trouvent des personnes dont les trajectoires ne cadrent pas avec les temporalités administratives et politiques.
Dans ce contexte, les CISP apparaissent, aux yeux de nombreux partenaires, comme bien davantage que de simples opérateurs de formation professionnelle. Ce que les acteurs interrogés évoquent de manière récurrente, c’est l’importance du travail réalisé autour des compétences dites “transversales” : reprendre confiance, réapprendre les codes du collectif, retrouver une régularité, développer le savoir-être, construire un projet réaliste, respecter un cadre de travail, renouer avec une dynamique sociale.

Plusieurs employeurs le reconnaissent d’ailleurs explicitement : les entreprises peuvent transmettre des compétences techniques, mais elles ne disposent pas toujours des ressources nécessaires pour accompagner seules des personnes très éloignées du marché de l’emploi. À travers leurs partenariats avec les CISP, ils disent trouver des interlocuteurs capables de préparer progressivement les candidats aux réalités concrètes
du travail, de sécuriser les parcours et de soutenir les personnes dans la durée.
Cela ne signifie pas pour autant que tout fonctionne parfaitement. Les témoignages font aussi apparaître des difficultés bien réelles : lourdeurs administratives, manque de lisibilité des dispositifs, complexité des collaborations, pression croissante sur les financements ou encore inquiétudes quant à la capacité future des CISP à continuer à accueillir les publics les plus fragilisés au vu des réformes en cours. Plusieurs acteurs craignent d’ailleurs qu’une réduction des moyens ne conduise à privilégier les publics les plus proches de l’emploi, au détriment de celles et ceux qui ont besoin d’un accompagnement plus long et plus intensif.
Mais au-delà des inquiétudes, ce dossier fait également émerger des pistes et des convergences. Une idée revient avec force : les parcours d’insertion ne peuvent pas reposer sur un seul acteur. Ils nécessitent des coopérations entre le secteur social, les opérateurs de formation, les entreprises, les pouvoirs publics et les acteurs de l’économie sociale. L’insertion durable, ça ne se construit ni dans l’urgence, ni dans l’isolement.
En filigrane, ce dossier pose finalement des questions plus larges, qui dépassent le seul avenir des CISP. Quel type d’emploi notre société produit-elle aujourd’hui ? Quels parcours sont possibles pour les personnes les plus fragilisées ? Que signifie réellement “être prêt à travailler” ? Et quelle place voulons-nous accorder, collectivement, à celles
et ceux qui ne correspondent pas immédiatement aux attentes du marché de l’emploi classique ?
Autant de questions que ce dossier replace au centre du débat, autant de défis à partager et à relever ensemble.
HUGO ROEGIERS
Responsable analyses et plaidoyer à l’Interfédé

