Dans un contexte de réformes importantes du paysage de l’insertion socioprofessionnelle, le Forem voit son rôle évoluer et se renforcer. À l’occasion d’un entretien, Raymonde Yerna, Administratrice générale du Forem, revient sur les transformations en cours, les enjeux pour les publics éloignés de l’emploi et la place essentielle des CISP dans les parcours.

Anne-Hélène Lulling : Comment voyez-vous aujourd’hui la place du Forem dans le paysage de l’insertion socioprofessionnelle ?

Raymonde Yerna : Le Forem reste le service public de l’emploi en Wallonie. Ce rôle est inscrit dans notre décret fondateur, qui nous positionne comme un “régisseur-ensemblier” du paysage de la formation et de l’insertion. Aujourd’hui, ce rôle est clairement renforcé, avec une volonté politique de nous confier davantage de responsabilités en matière de régulation et d’animation du paysage.

Cela ne veut pas dire que nous faisons tout, tout seuls, au contraire. Le paysage est riche, avec de nombreux acteurs essentiels. Notre rôle est de faire en sorte que toutes ces expertises puissent se compléter, se coordonner et fonctionner de manière cohérente au service des chercheurs d’emploi.

AHL : Certains opérateurs, notamment les CISP, craignent de ne plus être considérés comme des partenaires mais comme des exécutants. Que
leur répondez-vous ?

RY : Cette crainte ne se justifie pas si nous restons centrés sur l’essentiel : les besoins des chercheurs d’emploi et la volonté commune de les outiller pour favoriser leur insertion sur le marché du travail. Nous avons une mission de service public commune, qui est de favoriser leur insertion dans un emploi durable.

Il faut sortir d’une logique de structure, au profit d’une logique de parcours. Aujourd’hui, les chercheurs d’emploi font face à des réalités plus urgentes qu’auparavant : ils disposent désormais de délais très courts pour retrouver un emploi. Cela nous oblige collectivement à travailler autrement, à renforcer la continuité et la fluidité des parcours. Dans cette dynamique, les relations ne peuvent être que partenariales.

AHL : Justement, qu’est-ce qui fait qu’une personne est “prête” à l’emploi aujourd’hui ?

RY : Il n’y a pas de réponse standard. Nous travaillons avec des personnes, chacune avec son histoire, ses contraintes, ses ressources. On ne peut pas définir un seuil unique d’employabilité.

Ce qui est essentiel, c’est d’aider chaque chercheur d’emploi à construire un projet professionnel réaliste, à identifier ses atouts et ses faiblesses. Ensuite, il s’agit de mobiliser les bons leviers : développement de compétences, accompagnement social, levée des freins périphériques.

On sait que ces freins sont souvent multiples : mobilité, logement, garde d’enfants, santé… Notre rôle est de travailler sur l’ensemble de ces dimensions pour permettre une insertion durable.On sait que ces freins sont souvent multiples : mobilité, logement, garde d’enfants, santé… Notre rôle est de travailler sur l’ensemble de ces dimensions pour permettre une insertion durable.

AHL : Dans ce cadre, quel rôle jouent l’accompagnement dans l’emploi et les aides à l’embauche ?

RY : Les aides à l’emploi sont importantes, notamment parce qu’elles permettent de compenser le risque que peut percevoir une entreprise lorsqu’elle engage une personne éloignée du marché du travail.
Les réformes récentes vont dans le sens d’une simplification et d’un meilleur ciblage de ces aides, notamment vers les publics les plus fragilisés : personnes peu qualifiées, en chômage de longue durée ou plus âgées.

Mais ces aides ne suffisent pas. L’accompagnement reste déterminant, y compris dans l’emploi. C’est ce qui permet de sécuriser les parcours et d’éviter les ruptures.

AHL : Existe-t-il réellement des opportunités d’emploi pour les publics peu qualifiés ?

RY : Oui, il y a des opportunités. Aujourd’hui, des dizaines de milliers d’offres d’emploi sont disponibles, et une part importante d’entre elles ne nécessitent ni diplôme élevé ni expérience préalable.

Cela concerne notamment des secteurs comme la logistique, le nettoyage, le transport, l’Horeca ou encore certains services aux entreprises (gardiennage, entretiens des abords, …).

Mais il faut être lucide : les exigences évoluent. Même dans ces secteurs, les compétences attendues augmentent, notamment en matière de savoir-être et de capacité d’adaptation.

C’est pourquoi nous devons outiller les chercheurs d’emploi, notamment en les familiarisant avec les évolutions technologiques, y compris celles liées au numérique et à l’intelligence artificielle.

AHL : N’y a-t-il pas un paradoxe entre la volonté d’accélérer la mise à l’emploi et le besoin de formation plus longue pour certains publics éloignés ?

RY: C’est une vraie question, mais je ne parlerai pas de contradiction. Si un des enjeux est d’accélérer les parcours, vu l’urgence pour les chercheurs d’emploi de décrocher un contrat de travail, avec le pouvoir d’achat qui y est associé, il s’agit d’abord de rendre ces parcours plus efficaces.

Aujourd’hui, les parcours sont souvent trop fragmentés. Il peut y avoir des ruptures entre une formation en CISP, une formation qualifiante et l’accès à l’emploi.

Ce que nous devons construire, c’est un continuum. Cela suppose de mieux articuler les interventions, de travailler en complémentarité et parfois en interagissant en simultané. Par exemple, on peut développer des compétences métier tout en travaillant en même temps les compétences de base ou la maîtrise du français.

L’objectif est de raccourcir les délais sans sacrifier la qualité des parcours.

AHL : Les dispositifs comme les points de contact uniques vont-ils dans ce sens ?

RY: Oui, clairement. L’idée est de créer des lieux où les réponses aux difficultés multifactorielles des chercheurs d’emploi sont apportées de manière rapide, coordonnée et cohérente.

On sait que lorsque les démarches sont trop longues ou trop complexes, qu’on renvoie les chercheurs d’emploi d’un interlocuteur à un autre, on perd les personnes en route. Les points de contact uniques doivent permettre d’éviter cela, en offrant une série de services en un même endroit et en renforçant la continuité de l’accompagnement, tout en facilitant le travail entre acteurs.

AHL : Comment définiriez-vous le rôle des CISP aujourd’hui

RY: Ce sont des partenaires essentiels, de proximité, avec une expertise spécifique dans l’accompagnement de publics éloignés de l’emploi. Ils ont développé des méthodologies spécifiques qui permettent de travailler de manière globale les difficultés des personnes : compétences de base, soft skills, problématiques sociales ou de santé.

Le Forem ne dispose pas toujours de ces expertises en interne. Nous devons donc nous appuyer sur les CISP pour préparer les personnes à entrer dans des formations plus qualifiantes et, à terme, à accéder à l’emploi. Le Forem doit pouvoir se recentrer sur des formations courtes et modulaires, sur mesure, en adéquation avec les besoins RH et de compétences des entreprises et débouchant sur des contrats de travail. Nous sommes attendus sur notre impact en matière de taux d’insertion à l’issue de nos formations.

AHL : Qu’attendez-vous concrètement des CISP dans les années à venir ?

RY: J’évoquerai trois attentes principales. D’abord, renforcer le continuum des parcours, pour éviter toute interruption. L’objectif est de construire des trajectoires les plus fluides possibles, avec des parcours qui permettent d’aller vers l’emploi dans des délais plus courts, en apportant des réponses toujours plus adaptées aux besoins des personnes.

Ensuite, développer davantage de services en parallèle et en articulation. Il faut éviter des logiques trop séquentielles, où l’on enchaîne les étapes les unes après les autres. Nous devons pouvoir mener de front différentes dimensions du parcours : formation métier, remise à niveau, accompagnement. Cela suppose de construire davantage de projets communs entre acteurs.

Enfin, il y a un besoin important de renforcer les réponses pour les publics les plus éloignés de l’emploi. Nos conseillers sont parfois en difficulté pour trouver des solutions adaptées, notamment pour des personnes confrontées à des problématiques psychomédicosociales ou qui n’ont pas encore de projet professionnel clair.

Ces publics ont besoin de concret : tester des métiers, expérimenter, se confronter à des situations réelles. Les outils du Forem existent, mais ils ne sont pas toujours suffisants ou adaptés à ces situations. Les CISP ont, à cet égard, une expertise précieuse pour proposer ce type d’approches.

AHL : Et concernant les EFT, comment voyez-vous leur place dans cette articulation ?

RY: Les EFT jouent évidemment un rôle important, notamment en matière de mise en situation professionnelle. Cela étant, elles ne disposent pas toujours de l’ensemble des équipements ou des ressources nécessaires pour développer certaines compétences techniques plus avancées.

L’enjeu est donc de mieux articuler nos interventions. Les compétences acquises en EFT doivent pouvoir être reconnues et valorisées, afin d’éviter que les personnes ne doivent recommencer leur parcours à zéro lorsqu’elles entrent ensuite en formation au Forem ou chez un autre opérateur de formation qualifiante.

C’est cette logique de continuité et de complémentarité que nous devons renforcer, pour permettre des parcours plus efficaces et plus rapides vers l’emploi.

AHL : Comment mieux articuler les besoins des entreprises et les aspirations des chercheurs d’emploi ?

RY: Il faut ouvrir le champ des possibles. Les chercheurs d’emploi ont des projets, des envies, et il faut les accompagner pour les concrétiser, tout en tenant compte des réalités du marché.

Le lien avec les entreprises est fondamental. Lorsqu’une entreprise est impliquée dans un dispositif de formation et propose un emploi à la clé, la mobilisation et l’appétence des candidats et candidates à se former sont beaucoup plus fortes.

Nous devons aussi accompagner les entreprises, les aider à recruter, à comprendre les dispositifs existants et à investir dans le développement des compétences de leurs (futurs) travailleurs.

AHL : Les métiers en pénurie doivent-ils orienter prioritairement les parcours ?

RY: Ils constituent une opportunité importante, mais ils ne représentent pas la totalité du marché de l’emploi. Depuis le début, ces métiers représentent un tiers des offres d’emploi captées par le Forem. Il faut évidemment en tenir compte, mais aussi rester ouverts à d’autres possibilités. Notre rôle est d’orienter vers des emplois réels, en fonction des opportunités, tout en respectant les projets des personnes.

Nous ne formons pas pour former, mais pour permettre une insertion professionnelle.

Quelles sont les priorités du Forem pour les prochaines années ?

RY: Notre priorité est de renforcer l’accompagnement : le rendre plus rapide, plus intensif, plus continu, et donc plus impactant en matière d’insertion.

Nous voulons éviter que les chercheurs d’emploi moins outillés se démobilisent et se découragent s’ils sont trop longtemps livrés à eux-mêmes. Plus les publics sont éloignés de l’emploi, plus ils ont besoin d’un suivi rapproché, faute de quoi, leur parcours se fragilise.

Cela passe aussi par un renforcement des partenariats, avec les acteurs de l’insertion et avec les entreprises. L’accompagnement doit être l’affaire de tous.

ANNE-HÉLÈNE LULLING
ET LOUISE NIKOLIC,
Respectivement Secrétaire générale
et Responsable du pôle politique
de l’Interfédé

[Cet article provient de l’essor n°113]

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