Mesures d’exclusion, responsabilisation individuelle, précarisation d’une grande partie de la population contre la promesse d’un taux d’emploi de 80 % d’ici 2030… Christine Mahy, Secrétaire générale et politique du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP), nous partage son analyse.

Je voudrais clarifier certains lieux communs à propos du RWLP, me dit-elle d’emblée. Nous ne sommes pas contre la mise à l’emploi en tant que telle. Accéder à un emploi peut être un levier d’émancipation. Mais la question ne peut être déconnectée de celle de la sortie de la pauvreté. Un emploi doit permettre d’acquérir une autonomie financière, offrir un minimum de reconnaissance sociale, avoir une utilité réelle et donner à l’individu l’occasion de se réaliser un tant soit peu. Par ailleurs, si la quasi-totalité des citoyens a la capacité de participer par son travail à l’organisation de la société, certaines personnes ne peuvent pas aller vers l’emploi classique. Cela ne les empêche pas de contribuer au bien commun mais par d’autres biais ; elles doivent être protégées et valorisées car leur apport, bien que hors des règles habituelles d’un contrat de travail à temps plein, est bien réel.

L’emploi s’est éloigné des gens

Christine Mahy poursuit : Ce ne se sont pas les gens qui se sont éloignés de l’emploi, c’est l’emploi qui s’est éloigné d’eux. Depuis des décennies, les postes peu qualifiés ont été supprimés des services publics pour raison d’économie, de rationalisation, de privatisation. En parallèle, le marché a vu fleurir des dispositifs précaires : titres-services, intérims à répétition, contrats ALE, mi-temps imposés. Ces outils répondent aux injonctions du marché mais ignorent les aspects humains et sociaux en termes de contrat, de conditions de travail, de durabilité… Et malheureusement, l’école, de son côté, échoue à faire jouer l’ascenseur social. Les catégories socioéconomiques les plus pauvres et les personnes issues de l’immigration sont reléguées dans les filières les moins valorisées, sont les plus touchées par les redoublements et sont plus faiblement diplômées. Il faudrait déjà corriger le tir de ce côté-là.

Le paradoxe du hamac

Parmi les personnes exclues du chômage, beaucoup sont abimées par la vie, réduites à une succession de postes précaires, n’ayant d’autres solutions que d’adopter des conduites de débrouille pour faire face aux obligations du quotidien.

Il y a une forme d’estompement de la norme, des aspirations, de toute forme de projet, parce que toute l’énergie passe dans la survie : se nourrir, se loger, se chauffer, se soigner, se déplacer, tenir le coup avec un budget réduit. C’est exigeant, fatigant, usant.

C’est le paradoxe de notre société qui use les gens et puis qui les accuse de se prélasser dans un hamac. Ils font tout sauf se prélasser dans un hamac.

La rupture du contrat social

L’exclusion du chômage, c’est très grave. D’abord, parce que cette mesure se base sur une analyse exclusivement à charge des demandeurs d’emploi. Ce serait leur faute s’ils sont dans cette situation. Ensuite, parce ce qu’on bascule les gens de la sécurité sociale (un système de protection inconditionnel) vers le CPAS (un système assistanciel conditionnel). Ce qui veut dire qu’une partie des personnes n’auront droit à rien, avec toutes les conséquences dramatiques qui se cachent derrière les expressions consacrées “sortir des statistiques” et “faire appel à la solidarité familiale”. Finalement, parce que ça touche aussi toute une série de personnes qui travaillent : les intérimaires, les artistes, les ALE, les mi-temps involontaires.

Et si certaines personnes vont retrouver du travail, pour d’autres ce ne sera pas de travail du tout ou un travail au rabais : mal payé, de nuit, à horaire coupé, peu accessible, précaire, voire ne garantissant pas les droits de base conformes à la dignité humaine.

La coresponsabilité

Selon Christine Mahy, la problématique à laquelle nous faisons face est d’abord une question de transformation de l’emploi.

Un emploi qui s’est précarisé, privatisé, défiscalisé, flexibilisé, avec des inégalités qui risquent encore de s’accroitre avec l’arrivée de l’intelligence artificielle.

Dès lors, il y a une responsabilité de l’Etat et des acteurs économiques dans ce qu’il se passe. L’enjeu est systémique. Ce n’est pas admissible, cette politique de la carotte et du bâton.

Les employeurs doivent se poser la question du nombre d’emplois réellement créés par rapport aux aides qu’ils ont reçues et sur leur capacité à inclure les publics les plus fragiles. Plutôt que de détricoter les services publics, l’Etat devrait réinvestir dans ceux-ci.

Au niveau de l’associatif, et au vu des nombreuses réformes qui le touchent, il va falloir se réinventer pour pouvoir poursuivre le soutien des publics et assurer les missions pour lesquelles il existe. Il est très important que les CISP puissent continuer à soutenir les personnes les plus fragiles et les plus éloignées de l’emploi grâce à leur méthodologie spécifique et dans la durée. Pris en étau entre des règles de plus en plus restrictives et contraignantes et la réalité des publics qu’ils accompagnent, les CISP jouent leur survie mais aussi leur raison d’être.

Que faire ensemble

Dans ce contexte, conclut Christine Mahy, il serait intéressant de travailler ensemble, RWLP et CISP, à un corpus commun de nos publics, de nos missions, de nos principes incontournables, de rédiger un même discours sur ce qu’est la vie d’un travailleur CISP, d’un stagiaire en formation, d’une personne dans la pauvreté, d’un demandeur d’emploi exclu du chômage, de construire ensemble une compréhension systémique de ce qui est en train de se passer et de la diffuser.

Nous devons former une force convergente, nous soutenir dans des actions claires, connaître nos rôles respectifs, sortir de nos silos, bâtir des alliances dans l’intérêt des personnes que nous accompagnons.

 

MARIE LEDENT,
Chargée de missions socio-pédagogiques chez Aleap

 

[Cet article provient de l’essor n°113]

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