Publié le 12/01/26

Originaire de Kinshasa, Blandine est apprenante à Lire et Écrire Verviers. Ou plutôt, l’était jusqu’en juin 2025. En effet, elle a obtenu cet été son CEB1 en présentant un travail écrit devant un jury pour adultes. Les ressources et la confiance acquises au cours d’une telle expérience la confortent dans son choix d’entreprendre ensuite une formation qualifiante à la rentrée scolaire. Retour sur cet évènement majeur de son parcours.

Depuis quand es-tu à Lire et Écrire et pourquoi es-tu venue ?

Je suis technicienne de surface et, un jour, ma collègue m’a dit “Blandine, pourquoi tu ne ferais pas le CEB ? Quand on discute ensemble, on voit que tu es très intelligente !”. Moi, j’étais pas sûre, je suis allée jusqu’à la cinquième primaire, mais elle m’a répondu que je devais le faire et que j’allais le réussir. J’ai dit “Ok, je vais essayer” et c’est elle qui a pris le rendez-vous pour moi ici.

Comment as-tu dû procéder pour passer ton CEB ?

Quand je suis arrivée ici, on m’a dit que je devais tout d’abord proposer un projet et qu’on allait ensuite baser le travail sur ce projet (2). J’ai un peu réfléchi et j’ai dit que je voulais travailler comme coiffeuse. Du coup,
j’ai basé le travail sur les tresses de rastas. Ici, je tresse des gens à la maison, mais donc c’est pas dans un salon. Après, je ne savais pas du tout comment faire et c’est Françoise, ma formatrice, qui m’a orientée : il fallait chercher l’histoire des rastas, d’où elles viennent, utiliser aussi des maths, de la géographie, de la grammaire… Il y avait vraiment beaucoup de choses à intégrer.

Et est-ce que tu effectuais tes recherches seule ou davantage en compagnie de Françoise ?

Je faisais toute seule. Si je voyais que je ne comprenais pas certaines choses, je l’appelais et elle m’aidait aussi mais sinon, je cherchais toute seule. Elle nous laissait vraiment l’occasion de voir comment on travaille. Si tu as des difficultés, tu peux l’appeler mais il faut que tu cherches vraiment toi-même.

Tu disais avoir dû mobiliser beaucoup de connaissances pour réaliser le travail. Est-ce que tu peux en dire plus ?

Il y avait de l’informatique. Au début, c’était pas facile. Avec la [ponctuation], les apostrophes… c’était un peu compliqué… Après, au fur et à mesure qu’on utilisait l’ordinateur, j’ai commencé à comprendre. On m’a prêté un PC ici à Lire et Écrire, du coup je l’ai pris à la maison et j’ai commencé à faire les recherches sur internet. C’est d’abord ici qu’ils nous ont montré comment faire. Dès que j’ai vu ça, je me suis dit que je pouvais aussi le faire à la maison. J’écrivais chez moi et ensuite Françoise lisait, corrigeait et me disait de prendre les sujets vraiment importants parce qu’on ne peut pas parler de tout. Ah oui ! Et quand on travaille comme ça, il faut que tu écrives aussi le lien des sites où tu es allé chercher.

On a fait des maths aussi. Au début, je comprenais pas le lien entre les maths et la coiffure. Puis, un jour, j’avais acheté un paquet de mèches, je tressais ma fille et je me suis rendu compte qu’avec les mèches, je pouvais aussi faire des maths ! J’ai calculé la longueur des mèches, je les ai coupées en deux, je les ai partagées. En faisant comme ça, j’ai utilisé seulement un paquet et demi de mèches. J’ai fait des calculs et, si je ne me trompe pas, un mètre de mèches tressées, c’est 1,25 mètre de mèches. Le tout, ça faisait 36 mèches sur la tête de ma fille. J’ai expliqué tout ça dans le travail.

Il y avait aussi de l’histoire et de la géographie. J’ai commencé à chercher qui a créé les rastas. J’ai vu que la mode « rasta rasta », ça venait de Bob Marley. Du coup, j’ai cherché pour voir d’où il venait, j’ai tapé la capitale de son pays… Tout ça, c’est de la géographie. J’ai parlé des tresses des femmes à l’époque de Mobutu. J’ai aussi vu sur internet qu’une dame au Congo était créatrice de mode, aussi avec la coiffure. Le travail était sur la coiffure, mais le jury posait parfois des questions sur d’autres choses : parler de la géographie de la Belgique, pouvoir dire les pays sur une carte…

On a fait aussi sur le corps humain. Il fallait montrer des parties du corps, certains os… à la présentation, ils ont aussi posé des questions là-dessus.

 

Blandine n’en a pas parlé en ces termes, abnégation oblige, mais la réalisation de ce travail l’a également confrontée à la difficulté de trouver du temps et de l’énergie disponibles après s’être déjà investie dans ses autres temps sociaux : l’occupation d’un métier intense – technicienne de surface – et sa situation de parent solo.

Il y avait cours deux fois par semaine, le soir. J’étudiais d’abord à la maison. Je me réveillais très tôt, à 4h du matin, pour aller travailler.  Dès que je revenais du boulot, je devais préparer à manger et tout pour les enfants… Donc si mes enfants sont à l’école, je prépare, je finis la cuisine et à ce moment-là, je suis tranquille pour faire le travail. Si je n’allais pas dormir, il fallait que je lise. J’en profitais quand mes enfants n’étaient pas là. Je profitais vraiment de faire des choses soit le week-end soit quand ils sont occupés. J’allais à la cuisine – parce qu’ils étaient au salon – et là je pouvais être tranquille pour chercher et lire sur internet.

Et une fois le jour de la présentation arrivé, comment ça s’est passé ?

J’y suis allée et j’avais pas de stress, rien du tout. Ça s’était bien passé. J’ai parlé tranquille, à l’aise, j’expliquais, j’allais vraiment dans le détail parce qu’ils posaient des questions sur [le contenu] … Ils sont allés dans les dernières pages du travail, il y avait des modèles de coiffure, avec des modèles compliqués. J’ai commencé à expliquer les modèles. Il y avait des coiffures, c’était la première fois qu’ils les voyaient. À l’époque de Mobutu, les femmes tressaient seulement un modèle et il y en avait plusieurs en fonction des années. J’expliquais « Cette coiffure, c’est pour telle année, celle-là, c’est pour telle autre année » … J’expliquais comment on pratique pour que ça se mette correctement sur la tête. Au jury, ils m’ont dit : « Ça se voit vraiment que vous connaissez très bien le sujet et que c’est vous qui l’avez réalisé. Vous avez réussi ! » Moi, j’étais là : « Waaaw ! »

À présent, qu’est-ce que tu comptes faire ?

J’ai été à l’IFAPME pour m’inscrire en coiffure pour l’année prochaine. Je pensais qu’avec mon CEB, je pourrais aller là-bas directement mais ils m’ont dit que ce n’était pas suffisant et que je devais passer les tests parce que je n’ai pas le diplôme du secondaire (2). Les tests sont en août. Du coup, avec l’aide de Françoise, je vais m’entraîner pendant tout l’été pour les réussir !

Sébastien VAN NECK,
Chargé de projets Éducation permanente
Lire et Écrire en Wallonie

 

[1] Certificat d’études de base.

[2] Le travail dont parle Blandine puise dans la pédagogie du chef-d’œuvre mise en place à Lire et Écrire Verviers. Intégrant la complexité de la personne, ses aspirations, réflexions et savoirs, il consiste à « préparer en langue française un travail écrit sur un sujet choisi par l’apprenant (une passion, une cause défendue, une envie de futur métier, etc.). Ce travail est composé d’au moins quatre pages (et de dix maximum) et sera présenté oralement, lors d’un entretien avec un jury, durant lequel des questions seront posées sur les compétences relatives au CEB, tout en prenant appui sur le sujet du travail. » Duchesne, J. (2019). Le passage du CEB grâce au dispositif du chef-d’œuvre. Un rite de passage symbolique et réparateur. Journal de l’alpha, 215, p.25.

[3] Pour s’inscrire en formation de coiffure à l’IFAPME, il faut souscrire au minimum à une des trois conditions exigées, dont celle qui concerne Blandine : « avoir satisfait à un examen d’entrée ». Pour en savoir plus :  https://www.ifapme.be/formations/chef-dentreprise/coiffeur.

 

[Cet article provient de l’essor n°112]

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