“Pourquoi ce qui est faisable dans l’économie à but lucratif ne le serait-il pas entre un CISP et une entreprise d’insertion ?” La question est posée d’emblée par Jean-Marc Caudron, directeur de Ressources, la fédération représentative des entreprises sociales actives dans 75 et 80 entreprises sociales et circulaires actives dans la réutilisation des biens et des matières en Wallonie et à Bruxelles.

Textile, électroménager, vélos, objets du quotidien ou matériaux de construction : les 80 membres de Ressources sont présents dans plusieurs filières et relèvent de différents dispositifs, entreprises d’insertion, CISP, IDESS, CPAS. Depuis sa position sectorielle, Jean-Marc Caudron observe de nombreuses complémentarités possibles entre ces acteurs. Son constat est simple : face aux défis actuels de l’insertion, il devient indispensable de mieux articuler formation, accompagnement et création d’emplois accessibles.

“Développons ensemble des projets entrepreneuriaux qui répondent à des besoins sur les territoires et permettent de créer des emplois pour les personnes qu’on forme.”

Des publics qui cumulent les difficultés : une réalité dont il faut prendre conscience

Pour Jean-Marc Caudron, le débat actuel autour de l’insertion souffre souvent d’un malentendu fondamental : on parle de travailleurs “peu qualifiés”, alors qu’il s’agit bien souvent de personnes profondément éloignées du travail.

“En Wallonie, il existe un décalage important entre les emplois disponibles, qui demandent de plus en plus de qualifications, et une partie importante des personnes sans emploi qui cumulent des difficultés sociales, administratives ou de santé.”

Certaines personnes, explique-t-il, ne trouveront jamais leur place dans l’entreprise classique sans accompagnement spécifique. D’autres auront besoin de nombreuses années pour retrouver une stabilité suffisante.

Cette réalité existe aussi dans le secteur du recyclage et de la réutilisation, pourtant souvent présenté comme un secteur offrant des emplois accessibles à des publics peu qualifiés. Dans les discussions menées avec les entreprises classiques du secteur, les demandes de “level playing field” — des règles identiques pour tous les acteurs — reviennent régulièrement. Mais lorsque certains employeurs découvrent concrètement le travail réalisé avec les publics fragilisés, ils changent d’opinion.

“Des entreprises classiques ont reconnu qu’elles ne savaient pas travailler avec ces publics-là.”

Derrière ce constat se joue la question centrale de l’employabilité : qu’attend-on réellement aujourd’hui des travailleurs ? Sur le marché classique, les employeurs recherchent souvent des personnes immédiatement opérationnelles. Dans les entreprises d’insertion, explique Jean-Marc Caudron, la logique est différente : l’encadrement social et technique fait partie intégrante du travail.

“La qualité première recherchée, c’est d’abord la motivation et la volonté de s’impliquer. Le reste se construit progressivement grâce à l’accompagnement.”

Dans cette perspective, les CISP occupent une place essentielle dans les parcours d’insertion. Pour Jean-Marc Caudron, ils permettent aux personnes d’acquérir des compétences techniques mais aussi des repères professionnels, des habitudes de travail et une stabilité qui facilitent ensuite l’accès à l’emploi dans les entreprises d’insertion comme dans les entreprises classiques.

Dans cette perspective, les CISP occupent une place essentielle dans les parcours d’insertion. Pour Jean-Marc Caudron, ils permettent aux personnes d’acquérir des compétences techniques mais aussi des repères professionnels, des habitudes de travail et une stabilité qui facilitent ensuite l’accès à l’emploi dans les entreprises d’insertion comme dans les entreprises classiques.

“Affaiblir les CISP reviendrait à fragiliser l’ensemble des parcours d’insertion.”

Il cite notamment l’exemple des chauffeurs poids lourds dans le secteur de la logistique et du réemploi. Les entreprises d’insertion accompagnent certaines personnes dans l’obtention du permis C, avant qu’une partie d’entre elles ne rejoignent ensuite l’économie classique (à but lucratif, comme Jean-Marc Caudron préfère la nommer), souvent pour de meilleures conditions salariales. Certaines reviennent plus tard dans l’économie sociale, notamment lorsque des problèmes de santé rendent les conditions de travail classiques plus difficiles.

Des réformes qui risquent de détourner des objectifs d’insertion, pas par choix, mais par contrainte financière

Ces réalités nourrissent les inquiétudes de Jean-Marc Caudron face aux réformes actuelles de l’insertion et des aides à l’emploi.

Les entreprises d’insertion, rappelle-t-il, ne fonctionnent pas selon une logique de profit maximal, mais elles doivent malgré tout maintenir un équilibre économique. Or, accompagner des publics fragilisés a un coût : cela demande du temps, de l’encadrement et réduit mécaniquement la productivité immédiate des équipes.

Dans certains secteurs, les difficultés économiques sont déjà importantes. Jean-Marc Caudron cite par exemple la filière du textile usagé, où les entreprises d’insertion défendent le réemploi face à des 14 Regards croisés sur l’insertion • L’essor n°113 > Juin 2026 DOSSIERlogiques privilégiant le recyclage industriel. Pourtant, insiste-t-il, le recyclage n’est aujourd’hui pas capable d’absorber l’ensemble des flux et présente un coût environnemental, social et financier important.

Dans ce contexte, la diminution des soutiens publics pourrait avoir plusieurs conséquences : moins d’embauches, davantage de précarité dans les contrats et une pression accrue sur les structures d’insertion.

Jean-Marc Caudron s’inquiète notamment du développement de dispositifs permettant des engagements plus courts ou plus flexibles, sans obligation forte d’accompagnement et de contrat durable, comme c’est le cas actuellement.

“Une expérience de travail courte, qui se passe mal parce qu’il n’y a pas d’encadrement approprié, peut avoir des effets très négatifs sur les personnes et sur leurs parcours d’insertion.”

Il redoute également que certaines structures soient poussées, non par choix mais par contrainte financière, à engager des profils plus qualifiés et plus immédiatement rentables, plutôt que des personnes très éloignées de l’emploi.

Développer des emplois accessibles : l’économie sociale doit assumer sa part de responsabilité

Constatant que certaines formations débouchent sur très peu d’emplois disponibles localement, Jean-Marc Caudron défend une autre approche : plutôt que de penser uniquement la mobilité des travailleurs, il invite à réfléchir davantage à la création d’activités et d’emplois accessibles sur les territoires.

Le secteur représenté par RESSOURCES compte aujourd’hui environ 2500 emplois. L’objectif affiché est d’en créer entre 500 et 1000 supplémentaires d’ici 2030.

“Il ne s’agit pas de croissance pour la croissance, mais de répondre à des besoins existants tout en créant de l’emploi pour des publics qui ne trouvent pas leur place ailleurs.”

Cela suppose, selon lui, de renforcer les collaborations entre acteurs de l’insertion, de l’économie sociale et de la formation. Plusieurs projets existent déjà dans cette logique territoriale. Il évoque notamment des discussions menées dans le Hainaut afin de créer, avec plusieurs CISP, une entreprise d’insertion capable d’engager des personnes formées dans la réparation électro.

Il cite également l’exemple flamand des Kringwinkels, réseau beaucoup plus dense de magasins de seconde main solidaires, qui montre selon lui le potentiel encore sous-exploité du secteur en Wallonie. Il n’y a pas encore une ressourcerie en tant que telle qui collabore avec l’intercommunale dans chaque zone intercommunale, remarque-t-il encore.

Avant de chercher des solutions entièrement nouvelles, Jean-Marc Caudron plaide ainsi pour l’essaimage des modèles qui fonctionnent.

“J’ai plutôt envie d’opposer le bon sens à ce leitmotiv – voire à cette idéologie – de l’innovation.”

Il plaide aussi pour davantage de mutualisation entre acteurs : outils communs, partage de bonnes pratiques (y compris les bonnes pratiques d’insertion auxquelles s’intéressent aussi les entreprises classiques), collaborations sectorielles ou encore plateformes mutualisées comme larecup.be.

Mais pour que ces dynamiques puissent se développer, encore faut-il disposer de visibilité sur le cadre réglementaire.

“Aujourd’hui, beaucoup de projets risquent d’être mis en attente parce que les règles changent partout en même temps : insertion, aides à l’emploi, environnement, déchets…”

Sa principale attente envers les pouvoirs publics est donc claire : garantir des règles stables et des financements suffisamment sécurisés pour permettre aux acteurs de continuer à investir, développer des activités et créer des emplois accessibles aux publics les plus fragilisés.

HUGO ROEGIERS
ET CHRISTELLE BARBONI,

Respectivement Responsable
analyse et plaidoyer à l’Interfédé,
et Permanente à la Fédération AID.

 

 

[Cet article provient de l’essor n°113]

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