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Publié le 30/01/2026

Loin d’être linéaire, le chemin vers l’emploi pour les publics éloignés du monde du travail nécessite souvent des étapes intermédiaires, des ajustements et un travail de fond sur soi, ses compétences, et ses perspectives. Dans ce cadre, un parcours multi-CISP – c’est-à-dire le passage d’un centre à l’autre, ou d’une filière à une autre – s’impose comme une modalité adaptée pour sécuriser et renforcer la robustesse de la personne en vue de son insertion socio-professionnelle.

Nous sommes chez Espaces, un CISP de Ciney qui propose des formations professionnalisantes dans les secteurs du bâtiment, des travaux forestiers et de la menuiserie, ainsi que des formations en orientation (découverte métiers tournés vers le service à la personne ou tout secteur).

Chloé et Luoana, formatrices et/ou assistantes sociales me racontent leur arrivée dans le monde des CISP.  D’emblée ce qui les surprend c’est la fragilité du public qui s’adresse à elles, la diversité des profils qu’elles rencontrent et surtout le nombre de personnes touchées par les difficultés de la vie, précarité financière, isolement social, problèmes de mobilité, de logement, de santé mentale…

Le rôle clé des CISP en orientation et savoirs de base

Elles me parlent de leurs stagiaires, de leurs parcours semés d’embûches, de leurs victoires, de leur progression vers l’emploi et une vie qui leur ressemble.

C’est à la suite d’une procédure de divorce longue et compliquée qui la laisse sans ressources que Maria, 50 ans, arrive chez Espaces sans aucune expérience professionnelle. Joël, 20 ans, se retrouve lui contraint à s’inscrire. Il est révolté et n’a qu’une envie : vivre au grand air. Johanna, 40 ans, arrive en Belgique après son mariage. Elle maîtrise mal le français, n’a aucun réseau ici et connait des problèmes de santé. Serge, en décrochage scolaire, est complètement perdu. Alors que Raphaëlle, bien que toute jeune, est au contraire très décidée : elle veut travailler dans le secteur de l’aide aux personnes, mais sans savoir encore quel métier cibler.

Les stagiaires en CISP ont besoin de reconstruire leur confiance en eux, de redécouvrir leurs compétences et leurs envies, de réapprendre à travailler en groupe, à respecter un cadre avant de pouvoir s’investir avec succès dans une formation métier ou de retourner à l’emploi de façon durable.  Dans certains cas, il est également nécessaire de reprendre les apprentissages de base comme l’acquisition de la langue française, de la lecture, de l’écriture, du calcul et de l’utilisation d’un ordinateur. Ces étapes sont indispensables pour que la personne soit prête à entrer dans une filière professionnalisante, dans le même CISP ou dans un autre en fonction de l’offre existante et de ses capacités de mobilité géographique. Elles permettent d’aller à l’essentiel et de structurer le parcours en évitant les échecs.

Pour Maria, la clé a été la découverte du secteur de l’Horeca au cours de son stage d’acculturation à la Calestienne, un autre CISP. C’est tout naturellement qu’elle s’est inscrite là-bas en cuisine de collectivité.  Joël tout surpris lui-même d’être arrivé au bout de sa formation, s’est inscrit chez Tremplin en Parcs et jardins. Quant à Johanna, après avoir réglé ses problèmes de santé, elle est inscrite au Perron de l’Ilon en commis de cuisine.

Ce passage progressif d’un CISP ou d’une filière CISP à un(e) autre favorise l’acquisition de compétences de base solides, l’autonomie, l’engagement dans une dynamique de formation, la maturation du projet professionnel. Il permet de garantir une insertion gagnante par l’adaptation du rythme d’apprentissage aux capacités et aux besoins individuels.

Décrochage, erreur d’aiguillage, renforcement, autant de raisons d’approfondir

Il arrive aussi qu’une personne passe d’une filière professionnalisante à une autre.

D’une part, parce que les seules compétences techniques ne suffisent pas. Dans ce cas, le passage par plusieurs CISP peut permettre de multiplier les situations de socialisation, de travailler les soft skills comme la ponctualité, la communication, ou la gestion du stress, de s’exercer à la collaboration et à l’autonomie.

D’autre part, parce que changer de CISP ou de filière, c’est aussi changer de cadre, apprendre à s’adapter, ce qui est essentiel dans l’insertion à l’emploi.

Ce type de parcours peut également être l’occasion d’approfondir une orientation dans un secteur en ajoutant plusieurs cordes à son arc.

Pour certains stagiaires qui s’inscrivent en formation sans réel projet, sous pression administrative ou sociale, ce passage permet de bifurquer vers une autre voie – choisie cette fois – après avoir eu le temps de tester, de se découvrir et d’être accompagné dans leur réflexion au travers d’activités pratiques, de stages et de rencontres avec le monde professionnel.

Une logique de continuum

Chaque CISP a sa culture, son expertise et son réseau de partenaires.

Le passage de l’un à l’autre peut permettre d’ouvrir plus d’opportunités pour le stagiaire, de développer et renforcer une chaine de compétences progressives grâce à un accompagnement adapté et cohérent, de lui offrir une forme de continuité éducative et sociale.

Pour les publics très éloignés de l’emploi, l’insertion n’est pas une ligne droite. Elle demande du temps, de la souplesse, et un accompagnement finement ajusté.

Quoique certains en pensent, un parcours multi-CISP peut constituer une réponse adaptée permettant une montée en puissance progressive, avec consolidation des acquis et validation du projet.

C’est ce que Luoana et Chloé retiennent : les réussites et les avancées des stagiaires d’Espaces qui sessions après sessions, s’entraident, reprennent confiance, expérimentent la réussite et entament des parcours dont ils ne se savaient pas capables, grâce à un accompagnement soutenant et adapté et un regard positif posé sur eux.

Marie  LEDENT
Chargée de missions socio-pédagogiques chez ALEAP

 

[Cet article provient de l’essor n°112]

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