Dans le fonctionnement quotidien des hôpitaux, les brancardiers occupent une place essentielle, encore souvent réduite à une vision logistique du métier. Au fil des années, des liens de travail se sont construits avec le CISP liégeois Échafaudage, autour d’une connaissance partagée des réalités du terrain, facilitant la préparation et l’intégration de publics parfois éloignés de l’emploi.

Nous en discutons avec Juan Lada, infirmier de formation et aujourd’hui responsable comme infirmier chef d’une équipe d’une soixantaine de brancardiers au CHR Citadelle.

Qu’est-ce qui fait concrètement la différence, aujourd’hui, dans le métier de brancardier ?

Derrière une représentation encore largement physique du métier, les exigences du terrain apparaissent aujourd’hui bien plus larges, au coeur même du parcours de soins. Accessible sans diplôme spécifique, le métier n’en reste pas moins exigeant et mobilise, en pratique, des compétences complexes.

 

“On a longtemps pensé que c’était un métier uniquement physique. C’est vrai qu’un lit avec un patient peut peser jusqu’à 450 kilos, mais ce n’est qu’une partie du travail. Aujourd’hui, ce qui fait vraiment la différence, c’est le comportement : savoir communiquer, gérer des situations imprévues, faire preuve de sang-froid et d’humanité. Entre une chambre et une salle d’examen, en 7 à 10 minutes, il peut se passer énormément de choses. La vie du patient peut être en jeu. Il faut donc des personnes capables d’être à la hauteur de ces situations, de comprendre ce qui se passe et de réagir correctement.”

Cette exigence s’est progressivement imposée au regard de situations concrètes vécues sur le terrain.

“Au début, dans mon équipe, il y avait des personnes qui avaient suivi une formation et d’autres qui n’avaient pas eu cette opportunité. Et la différence se voyait très clairement. Nous observons que les personnes passées par un parcours de formation mobilisent d’autres ressources que les seuls savoirs techniques : leur capacité à communiquer avec les patients, à collaborer avec les équipes hospitalières, à gérer l’imprévu ou à s’adapter rapidement aux situations. Elles comprennent mieux les situations et savent comment réagir. Ce n’est pas une question de valeur humaine, mais de préparation. Avant, nous recrutions surtout des profils sportifs. Aujourd’hui, ça ne suffit plus.”

Qu’est-ce que cela change pour vous, sur le terrain, quand une personne est passée par un CISP ?

Face à ces constats, la question de la préparation en amont s’est progressivement imposée. C’est dans ce contexte qu’un partenariat s’est développé avec le CISP Échafaudage, à partir d’échanges réguliers autour des réalités du terrain et des besoins du service. Au fil du temps, ce travail conjoint a permis d’ajuster les contenus de formation, en croisant les attentes de l’hôpital et l’expertise du centre.

“Au départ, on a beaucoup échangé. Ils sont venus voir comment on travaille, et je me suis intéressé à la manière dont la formation était organisée. Ça nous a permis de faire des réajustements.”

Ce partenariat repose également sur un travail en amont important : recrutement des stagiaires, accompagnement et suivi tout au long du parcours, coordination étroite entre le centre et le service.

“Il y a un vrai travail de préparation. Les personnes ne sont pas envoyées comme ça. Il y a un suivi, une communication régulière.”

Dans ce cadre, la formation apparaît comme un levier structurant pour faciliter l’intégration.

“Ça change tout. Les personnes arrivent déjà préparées : elles connaissent les réalités du métier, elles ont développé des compétences comportementales et elles comprennent ce qu’on attend d’elles. On voit immédiatement la différence sur le terrain. Elles sont plus calmes, plus professionnelles, plus stables. Pour nous, cela sécurise les recrutements et permet d’éviter de devoir tout construire à partir de zéro.”

Quelle est votre expérience avec les publics accompagnés par les CISP ?

“Ce sont souvent des personnes qui ont connu des ruptures importantes avec le monde du travail ou la société.

Les freins peuvent être nombreux : manque de repères, difficultés personnelles, absence de cadre. Mais ces personnes ont aussi des ressources importantes.”

Et comment ces personnes évoluent-elles au fil du parcours ?

“La première mission assumée par notre partenaire CISP n’est même pas professionnelle, elle est sociétale : les reconnecter aux réalités professionnelles” C’est ce que fait Échafaudage.

Avec un accompagnement adapté, ces stagiaires retrouvent un rythme, une stabilité et une capacité à se projeter. On voit des transformations très fortes.”

Quelles trajectoires professionnelles s’ouvrent ensuite pour ces personnes ?

“Même si ce n’est pas le cas pour tout le monde, il y a eu quelques cas de personnes qui sont devenues infirmières ou aides-soignantes après quelques années. Mais ce n’est pas la seule voie.

Certains sont devenus policiers, chauffeurs de bus ou travaillent dans le secteur funéraire. D’autres se sont orientés vers des métiers techniques ou se sont lancés comme indépendants.”

“Ce n’est pas seulement un métier, c’est une porte d’entrée vers l’emploi. Ce qui compte, c’est que ces personnes retrouvent une place dans la société et une dynamique professionnelle.”

Quelles conditions vous semblent essentielles pour que ces parcours soient durables ?

“Si une personne n’est pas suffisamment préparée et qu’on lui propose un contrat trop rapidement, ça ne fonctionne pas. Elle va peut-être tenir un temps, mais finalement, cela peut la mettre en difficulté, sur le plan psychologique, mental et même physique. Ce n’est bon pour personne. À l’inverse, il est essentiel que les personnes aient un minimum de compétences et de formation avant d’entrer dans l’emploi. Six mois de formation, comme cela se fait aujourd’hui avec ce partenariat, c’est un minimum, et c’est nécessaire.”

Juan Lada insiste également sur l’importance de rendre ces parcours accessibles à des publics qui se sont progressivement éloignés des cadres classiques.

“L’enjeu, c’est de permettre à un maximum de personnes d’acquérir ces compétences, notamment celles qui ont quitté l’école très tôt et qui ne sont plus connectées à un rythme ou à un cadre collectif ou professionnel. Les reconnecter, ce n’est pas seulement une question d’emploi, c’est une mission plus large.”

Au croisement de la formation, de l’accompagnement et du terrain, ces parcours montrent qu’une insertion durable se construit dans le temps, au plus près des réalités de chacun.

KAREN LAFEBRE MORA,
Coordinatrice Pédagogique ISP à l’Unessa

 

[Cet article provient de l’essor n°113]

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