Publié le 12/02/2026

Aujourd’hui, certaines représentations sociales s’expriment sans complexe dans les médias, sur les réseaux sociaux ou parfois dans les discours de nos politiques : “Ils ne veulent pas travailler”, “Ils vivent sur le dos de la société”, “Ils s’organisent pour échapper au système”… Pourtant, nous, ce que nous voyons ce sont des personnes ultra-volontaristes, tenaces, acharnées à s’en sortir.

Parfois prises dans un cercle vicieux, elles font tout pour ne pas baisser les bras, avec courage, face à des obstacles que la plupart d’entre nous n’aura heureusement jamais à connaitre et qui, de ce fait, sont invisibilisés, non reconnus.

Leur parcours de formation en CISP leur permet de reprendre pied, de trouver et de mettre en place des solutions concrètes aux problèmes qu’elles rencontrent. Chaque pas posé, chaque victoire obtenue, rend de plus en plus concrète la possibilité d’un retour à l’emploi, agit comme un moteur vecteur de sens. Et ça marche !

Philippe Ernst, formateur chez Futur H à Liège : « Nous travaillons avec des personnes de tout âge, peu scolarisées ou pas du tout. Demandeuses d’emploi de très longue durée, émargeant au CPAS, sans revenus, demandeuses d’asile, la plupart présentent des soucis de santé. Elles rencontrent différents freins comme l’isolement, la précarité, l’absence de tissu social, les difficultés à se projeter dans une formation ou le monde du travail du fait d’une longue période d’inactivité ».

La levée de ces freins psychosociaux, parfois lourds, qui les empêchent d’accéder à l’emploi rapidement, est la toute première étape à réaliser dans le parcours d’insertion des stagiaires accompagnés en CISP. Sans elle, aucune des étapes suivantes ne serait possible.

Tout ce qu’on ne voit pas

Nos stagiaires poursuivent leur chemin avec force, courage et persévérance, malgré les inévitables retours en arrière. Pour y arriver, il leur faut rompre avec un parcours émaillé d’épreuves et d’accidents de vie d’échecs à répétition qui a abîmé leur estime de soi, leur a inculqué un sentiment d’imposture et la peur du regard des autres.

Pour certains, cela passe par la sortie du surendettement, l’apprentissage des trucs et astuces qui permettent de vivre avec un petit budget sans devoir rogner sur leurs dépenses les plus essentielles comme se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner…

Pour d’autres, il s’agit de retrouver un logement stable, salubre et accessible financièrement. Mais aussi de passer le permis de conduire ou d’apprendre à se déplacer en utilisant les modes de transport qui leur sont accessibles.

D’autres encore se battent pour accéder à une alimentation saine et régulière, aux soins de santé de base pour eux et pour leurs enfants. C’est ainsi que le passage par un CISP peut être l’occasion de renouer avec une mode de vie plus équilibré.

Philippe Ernst : « Je propose un module « hygiène et santé » à nos stagiaires qui comporte un travail sur l’alimentation (découverte de la pyramide alimentaire, des besoins en calorie et en nutriment, de la façon de s’approvisionner en aliments de qualité avec un budget serré), sur l’exercice physique (organisation de marches citoyennes et exploratoires, test de possibilités sportives et abordables pour lutter contre la sédentarité, lien avec la prévention des maladies cardio-vasculaires et le cancer), sur l’hygiène corporelle (ce qu’il faut faire pour prendre soin de son corps et de ses vêtements). Les stagiaires remplissent un tableau hebdomadaire avec différents indicateurs et ont l’occasion de faire le point une fois par mois avec leur accompagnateur. Je constate chez la majorité d’entre eux un vrai déclic et des changements remarquables ».

Il y a ceux qui, en rupture de liens sociaux et isolés depuis longtemps, doivent se reconstruire un réseau social, souvent en faisant face à des discriminations d’origine, de genre, d’handicap…, parfois en s’organisant et en assumant toutes les charges de l’éducation des enfants en tant que parent solo.

A contrario, d’autres doivent se défaire d’un environnement (social, familial…) fragilisant, voire toxique, qui ne propose pas de modèles positifs.

Parfois même, il s’agit de surmonter les traumatismes découlant de parcours de vie violents, de trajets migratoires éprouvants, ou de passage par la case prison. Souvent, dans ces cas-là, il va falloir réapprendre à faire confiance à l’autorité et aux institutions avec lesquelles on a une histoire compliquée.

Les CISP, un espace de reconstruction pour une insertion réussie

Ces combats entrainent une fatigue et une charge mentale constante. Tant qu’ils ne sont pas gagnés, il sera impossible d’envisager une insertion durable et de qualité. Sans les CISP, outillés pour identifier, accueillir et travailler ces freins avec leurs stagiaires, l’insertion de ces publics ne serait souvent pas possible.

C’est ce que nous explique Amaryllis Englebert, accompagnatrice à la Halle de Han : « Pour nos stagiaires, la formation qu’ils suivent chez nous est souvent la première étape d’un parcours d’insertion à plus longue échéance, le coup de pouce qui leur permet d’enclencher la machine. Voici plusieurs exemples récents.

Aminata est arrivée en Belgique, enceinte, avec trois enfants. Déstabilisée et isolée, il lui a fallu un an pour frapper à la porte de la Halle de Han et s’inscrire en orientation. Ce qui lui manquait c’est la compréhension du système belge et de son marché du travail. Elle avait une expérience dans la vente dans son pays d’origine et a tout naturellement décroché deux stages successifs, et un emploi CDD à sa sortie de formation. Cela lui fera une 1ère expérience à valoriser

Astrid avait travaillé 10 ans comme aide familiale et est arrivée chez nous après un burnout. Elle le dit elle-même, l’accompagnement, le groupe, les stages, tout cela lui a redonné la confiance pour s’inscrire dans une formation qualifiante de prothésiste ongulaire et oser une totale reconversion.

David était persuadé qu’il ne pourrait jamais obtenir son bachelier en secrétariat de direction sur lequel il avait déjà buté plusieurs fois. Pourtant, sa formation chez nous lui a permis de se rendre compte de l’importance d’obtenir un titre. Il est reparti, boosté pour réussir les deux derniers examens nécessaires à son diplôme. C’est comme Estelle, qui après une année de décrochage scolaire s’est inscrite à la Halle à 19 ans, a repris goût au métier d’éducatrice lors d’un stage, et dans la foulée est retournée dans le secondaire pour obtenir son diplôme. Aujourd’hui, elle va entrer en rhéto et nous envoie encore la copie de ses bulletins.

Daria a fui l’Ukraine, avec une expérience dans le secteur du luxe dans sa valise. En arrivant en Belgique, elle a d’abord dû apprendre le français, puis s’est inscrite chez nous pour apprendre la cuisine. Nous l’avons aidée à trouver le stage de service en salle qui lui a permis de réussir sa 1ère année de traiteur à l’IFAPME où elle s’était inscrite en parallèle.

Quant à Myriam, qui est arrivée en Belgique pour suivre son mari, elle avait une licence en anglais, non reconnue chez nous – et n’avait droit à aucune indemnité. Elle ne s’est pas découragée pour autant et s’est inscrite dans notre filière orientation. Elle voulait un poste administratif, ce qui n’était pas possible au vu de ses diplômes. Elle avait aussi besoin de s’assurer un revenu. Nous avons travaillé avec elle sur un plan d’actions qui lui permettrait d’atteindre ses objectifs en plusieurs étapes. Grâce à un stage en vente dans le cadre de son parcours CISP, elle a décroché un emploi comme réassortisseuse dans un Night and Day. Par la suite, ayant récupéré ses droits, elle s’est inscrite dans une formation en agent administratif, tout en décrochant un diplôme en traduction et interprétariat ».

Tous ces exemples montrent comment le passage en CISP joue le rôle de tremplin, permet de remettre le pied à l’étrier et de renouer avec un parcours de réussite. « Pour nous, c’est très motivant et ça donne tout son sens à notre métier » !

En finir avec les clichés

Vous l’aurez compris, un parcours d’insertion pour les personnes éloignées de l’emploi se compose d’une multitude de petits pas qui semblent anodins pour la plupart d’entre nous et représentent énormément d’efforts et de travail pour ceux et celles que nous accompagnons. Chacun de ces pas est essentiel pour que ces stagiaires puissent un jour accéder à un emploi et un revenu stable. Mais pour réaliser ces pas, il faut du temps, des outils et méthodes adaptés.

Si les pouvoirs publics souhaitent la remise à l’emploi de toutes les personnes exclues actuellement du marché de l’emploi, il est important qu’ils reconnaissent, valorisent et soutiennent chacun de ces petits pas. Couper dans les moyens investis dans la réalisation de ces étapes, c’est couper toute chance d’avenir pour ces personnes. Et qui voudrait cela ?

 

Marie LEDENT,
Chargée de missions socio-pédagogiques chez ALEAP

 

[Cet article provient de l’essor n°112]

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